Brexit : opinion britannique et réalités politiques

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Brexit : opinion britannique et réalités politiques

Les négociations sur la sortie du Royaume-Uni de l'Union européenne viennent de commencer. Or, il ne semble pas y avoir beaucoup de clarté sur le type de relations que les Britanniques voudraient entretenir avec l'U.E. après en être sorti, en demeurant ou non membre du marché unique ou du moins de l'union douanière. Même, l'échec relatif de Theresa May ayant perdu sa majorité lors des élections parlementaires anticipées qu'elle avait déclenchées fait naître des espoirs chez plusieurs dirigeants européens, d'Angela Merkel à Emmanuel Macron - et s'il était possible qu'outre-Manche, on change d'avis ?

L'opinion

Concernant le sujet du Brexit, il faut évidemment recommander de ne pas négliger l'opinion que le peuple britannique peut en avoir.

A qui souhaite explorer le sujet, ce site sera fort instructif.

Quelques points saillants :

• L'équilibre entre ceux qui applaudissent et ceux qui déplorent le Brexit est très stable depuis un an

• Une majorité claire refuse un second référendum sur le principe de la sortie une fois que les détails de l'accord seront connus. Voir encore ici

• Une majorité claire préfère un Brexit "doux" c'est-à-dire en restant membre du marché unique et de l'union douanière, à un Brexit "dur" qui en ferait sortir

• A la question de ce qui est le plus important, le contrôle sur l'immigration en provenance de l'UE, ou le commerce avec l'UE sans barrière tarifaire, environ 40% répondent que c'est un faux choix et qu'il est possible d'avoir les deux

D'où il est loisible de conclure que le Brexit "doux" est l'option préférée du peuple britannique. La majorité s'oppose en particulier à ce qu'on lui repose la question, y compris donc une partie de ceux qui avaient voté pour rester.

Les Britanniques sont d'autre part nombreux à penser pouvoir négocier à la fois le contrôle sur l'immigration européenne ET le commerce libre avec l'Europe, ce qui semble en fait politiquement irréaliste compte tenu de la position très forte prise par l'ensemble des autres membres de l'UE en sens inverse. Placés devant l'impossibilité manifeste d'obtenir les deux à la fois, il reste à voir si la majorité des Britanniques donnerait la priorité à la liberté du commerce – confirmant le souhait du Brexit "doux" – ou s'ils donneraient la priorité au contrôle de l'immigration – d'où un Brexit "dur".

Les autres forces… et les facteurs proprement politiques

D'autre part, en dehors des souhaits majoritaires de la population, il convient de ne pas négliger les autres facteurs, étant donné qu'après tout les gouvernements ne font pas nécessairement exactement ce qu'attendent leurs électeurs.

La première chose à noter est que la City, c'est-à-dire la plus grande place financière européenne, est vent debout contre la possibilité d'un Brexit "dur", la sortie du marché unique pouvant s'avérer très nuisible, voire assez catastrophique pour ses affaires. C'est là une force qui pousse dans le même sens que la majorité de la population – dans le sens d'un Brexit "doux".

Il faut encore noter qu'un grand nombre de députés des deux principaux partis, à la fois conservateurs et travaillistes, veulent pousser dans la même direction, et qu'ils commencent même à se coordonner sans véritablement s'en cacher.

On pourrait donc penser qu'avec tant de planètes alignées comme il le faut, la voie du Royaume-Uni vers le Brexit "doux", avec participation continuée au marché unique comme à l'union douanière, se rapprochant par exemple du modèle norvégien, est bien dégagée et sera suivie jusqu'à bon port.

Ce n'est pas nécessairement si simple. Voir quelques arguments ici.

Pour résumer, réussir un Brexit "doux" suppose d'abord de passer les obstacles suivants :

• Sa majorité très étroite – voire inexistante sans accord avec le DUP – rendra Theresa May très dépendante de l'aile dure anti-européenne de son parti, celle qui n'acceptera rien de moins que le Brexit le plus net et franc. C'était justement l'un des objectifs des élections anticipées que de fournir une majorité nette, et avec elle une bien plus grande liberté de manœuvre au gouvernement. Il n'aura échappé à personne que c'est raté – au contraire, le gouvernement sera bien moins libre

• Le DUP n'a pas une position bien claire sur le type de Brexit qu'ils veulent. Le Democratic Unionist Party parti nord-irlandais unioniste, partenaire potentiel permettant aux conservateurs d'atteindre une majorité au parlement, d'une part souhaite évidemment éviter une frontière "dure" entre République d'Irlande et Irlande du Nord. D'autre part sa tendance est nationaliste et ses partisans souhaitent que le R.U. soit en dehors de l'union douanière. S'ils sont partenaires de coalition des conservateurs, leur influence sera incontournable. Dans quel sens elle jouera, c'est une question ouverte

• Les travaillistes ne sont pas bien clairs non plus sur leur type préféré de Brexit. D'une part ils ont eu intérêt à conserver une certaine ambiguïté, tirant de nombreux suffrages à la fois de certains des plus pro-européens et de certains des plus anti-européens. D'autre part ils pourraient choisir de conserver cette ambiguïté, sachant qu'il est assez possible que de nouvelles élections aient lieu avant la fin de l'année – c'est ce à quoi s'attendrait Jeremy Corbyn – voire même laisser les conservateurs s'empêtrer dans les négociations sur le Brexit pour mieux forcer de nouvelles élections.

• Enfin, le temps est compté. Il s'est déjà écoulé 1 / 8ème des deux ans prévus par la procédure pour la négociation des conditions de sortie. Or un Brexit "doux" sera plus long à négocier qu'un Brexit dur, parce que l'accord sera beaucoup plus complexe. De plus, il devrait être approuvé par l'ensemble des parlements des pays de l'UE, et il ne peut être question de le signer juste avant la date limite du 29 mars 2019, on parle plutôt de la fin 2018 au plus tard. Et tout nouveau retard résultant des instabilités et palinodies possibles du parlement britannique sans majorité, sans parler d'une nouvelle élection, ne fera qu'augmenter la difficulté. Sans oublier encore que l'UE insiste pour négocier l'accord de sortie – combien le Royaume-Uni devra payer, notamment – avant de même commencer à parler de l'accord nécessaire à un Brexit "doux". Il est tout à fait possible que la discussion autour du prix de la sortie – il s'agit de dizaines et de dizaines de milliards, des chiffres jusqu'à cent milliards ont circulé – s'éternise et réduise encore le temps disponible pour parler d'un nouvel accord.

En guise de conclusion très préliminaire

La majorité des Britanniques comme des forces économiques veulent un Brexit "doux" qui leur permettrait de conserver l'accès au marché unique. Cependant, les obstacles proprement politiques sont sévères – non pas à cause de l'opinion, mais à cause des intérêts et calculs enchevêtrés des différents acteurs du monde politique britannique – sans oublier les obstacles résultant de la tactique de négociation de l'UE et des contraintes calendaires étroites. On n'atteint pas toujours le résultat que l'on vise. C'est une partie de l'art du politique que de le permettre, et le premier ministre britannique – dont le talent politique n'a pas été si brillamment démontré lors de la dernière séquence électorale – rencontrera des difficultés très sérieuses à y parvenir, qui pourraient fort bien s'avérer bloquantes.

Difficile de discerner quel est le plus probable, du Brexit "dur" ou du Brexit "doux".

Dans tous les cas, et sauf catastrophe économique annoncée (faut-il dire : souhaitée ?) par plus d'un opposant au Brexit, qui pour convaincre la majorité des Britanniques d'y renoncer devrait à la fois être absolue au Royaume-Uni ET ne toucher que très peu le Continent ET survenir dans les dix-huit mois – ce qui fait tout de même beaucoup de conditions – le scénario de loin le moins probable est celui de l'abandon du Brexit.

Alexis Toulet

 

Publié originellement sur le site Le Nœud Gordien

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