Appel à un putsch postmoderne des généraux US

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Appel à un putsch postmoderne des généraux US

27 décembre 2006 — La crise irakienne et le blocage washingtonien vont de pair aujourd’hui. La première accentue l’autre, le second aggrave la première. L’“option iranienne” (une possible attaque contre l’Iran) couronne le tout en aggravant les deux cas. Les conditions politiques à Washington à partir du 1er janvier 2007 (un président républicain à la fois affaibli, irresponsable et entêté, un Congrès démocrate puissant mais irrésolu) sont également idéales pour l’aggravation générale.

Nous approchons de l’année 2007 avec la sensation que toutes les conditions d’un drame majeur sont réunies. William S. Lind, le stratège et gourou de la “guerre de la 4ème génération” (G4G) présente dans un article dans The American Conservative, ce qui pourrait être accepté comme un scénario très possible du “drame majeur”. Son analyse nous importe dans la mesure où Lind est aujourd’hui un commentateur militaire écouté et, par conséquent, influent. Il est également en général avisé, et n’écrivant pas n’importe quoi, ni rien à la légère.

L’article de Lind se décompose en deux parties :

• Les circonstances du drame, ou la destruction du corps expéditionnaire US en Irak (d’où le titre de l’article : «How top Lose an Army»).

• La seule façon d’éviter le drame, — ou l’appel aux généraux. C’est une circonstance étrange pour la Grande République, mais les temps sont étranges. Il ne s’agit de rien moins que d’un appel à quelque chose qui ressemblerait à une sédition, à un putsch d’une certaine façon, — si pas dans les circonstances elles-mêmes et dans la forme, dans l’esprit sans aucun doute. Un putsch postmoderne, disons.

Comment perdre une armée

William S. Lind est coutumier du scénario, qui a été repris par diverses autres sources au moins depuis juillet-août dernier, et sans doute l’un des premiers à le développer. C’est à cette époque, en juillet-août 2006, que le comportement de Rumsfeld, son silence durant l’attaque israélienne contre le Hezbollah et l’hypothèse de la poursuite de cette attaque au-delà du Liban, contre la Syrie et l’Iran, a alimenté les commentaires dans le sens de l’hypothèse de Lind. Encore récemment, Jim Lobe évoquait à nouveau l’hypothèse d’un “Stalingrad sur le Tigre”.

Le 14 août, nous notions dans notre rubrique ’Bloc-Notes’ :

«Lind développe depuis quelque temps l’idée que les forces US en Irak sont dans une position difficile, qui peut devenir tragique dans certaines circonstances (une attaque de l’Iran par les USA, une riposte de l’Iran). Dans son plus récent (11 août) article, Lind compare la position du corps expéditionnaire US à une sorte de Stalingrad des sables potentiel, d’autant plus si la faiblesse d’Israël se confirme, affaiblissant à mesure la protection du flanc de l’armée US. Son idée est bien la menace d’un possible anéantissement de ce corps, comme l’armée de Von Paulus à Stalingrad…»

Dans The American Conservative, dans l’article déjà cité, Lind développe son idée d’une façon extrêmement détaillée. Il évoque la possibilité d’une attaque contre l’Iran, en alignant plusieurs faits :

• L’arrivée d’un Congrès démocrate et d’un nouveau secrétaire à la défense pourrait faire penser que la possibilité d’une attaque contre l’Iran s’éloigne. Mais rien n’est moins sûr.

• Une attaque contre l’Iran serait une attaque par surprise. Le Congrès n’aurait pas le temps d’agir avant, pour empêcher cette attaque.

• Or, l’attaque pourrait bien avoir lieu, malgré l’arrivée de Gates. (D’autre part, nul ne sait ce que pense exactement Gates à ce propos.) La pression d’Israël pour une attaque pourrait en effet être déterminante, selon Lind, — et d’autant plus probable qu’Israël, également affaibli, pourrait sentir et juger que c’est maintenant ou jamais qu’il y a encore une chance d’entraîner les USA dans cette aventure.

• En cas d’attaque, la réaction de l’Iran la plus probable est une attaque contre le corps expéditionnaire US en Irak. Avec un but initial : couper les lignes de communication.

«That response should concern us, to put it mildly, for that is where a war with Iran and the war in Iraq intersect. The Iranians have said that this time they have 140,000 American hostages, in the form of U.S. troops in Iraq. If either Israel or the U.S. attacks Iran, we could lose an army.

»How could such a thing happen? The danger springs from the fact that almost all the supplies our forces in Iraq use, including vital fuel for their vehicles, comes over one supply line, which runs toward the south and the port in Kuwait. If that line were cut, our forces might not have enough fuel to get out of Iraq. American armies are enormously fuel-thirsty.

»One might think that fuel would be abundant in Iraq, which is (or was) a major oil exporter. In fact, because of the ongoing chaos, Iraq is short of refined oil products. Our forces, if cut off from their own logistics, could not simply fuel up at local gas stations as German Gen. Heinz Guderian’s Panzer Corps did on its way to the English Channel in the 1940 campaign against France.»

Ensuite, William S. Lind détaille les tactiques que pourraient employer les Iraniens, avec leurs alliés chiites en Irak. Sa crainte est manifeste en ce qui concerne les capacités américaines, principalement à cause d’un élément:

«Perhaps the greatest danger lies in the fact that, just as the French high command refused to consider the possibility of a German attack through the Ardennes in 1940, Washington will not consider the possibility that an attack on Iran could cost us our army in Iraq. We have made one of the most common military mistakes — believing our own propaganda. Over and over, the U.S. military tells the world and itself, “No one can defeat us. No one can even fight us. We are the greatest military the world has ever seen!”

»Unfortunately, like most propaganda, it’s bunk…»

Le résultat serait alors effroyable, une catastrophe sans précédent : «If the U.S. were to lose the army it has in Iraq to Iraqi militias, Iranian regular forces, or a combination of both, cutting our one line of supply and then encircling us, the world would change. It would be our Adrianople, our Rocroi, our Stalingrad. American power and prestige would never recover. Nothing, not even Israel’s demands, should lead us to run this risk, which is inherent in any attack on Iran.»

Comment éviter le pire?

Certainement, le plus intéressant dans le texte de Lind, c’est sa conclusion. Il s’agit, se demande Lind, de chercher à éviter le pire (ce qu’il a décrit précédemment, avec justement le constat qu’il faut à tout prix éviter cette attaque). Comment? Il ne voit qu’une seule issue : une action “civile” des chefs militaires américains.

Voici le passage : «There is one action, a possibility opened by the Democrats’ electoral victory, that would stop the Bush administration from launching such an attack or allowing Israel to do so. If our senior military leaders, especially the Joint Chiefs of Staff, would go public with their opposition to such an adventure, the new Democratic majority in Congress would have to react. The public that put it in office on an antiwar platform would compel it to answer or lose all credibility. While the Joint Chiefs would infuriate the White House, they would receive the necessary political cover from the new Democratic Congress. The potential is there, for the generals and the Democrats alike.

»For it to be realized, and the disaster of war with Iran to be averted, all the generals must do is show some courage. If the Joint Chiefs keep silent now and allow the folly of an attack on Iran to go forward, they will share in full the moral responsibility for the results, which may include the loss of an army. Perhaps we should call it “Operation Cornwallis.”»

Il ne faut pas s’en cacher. Même si cette suggestion est faite sur un ton presque badin, c’est-à-dire sans dramatisation, elle représente un véritable appel à la sédition. Une action nécessairement coordonnée des cinq généraux du Joint Chiefs of Staff (les quatre chefs d’état-major plus le président du JCS), intervenant contre le projet d'attaque, que ce soit au cours d'auditions au Congrès ou en signant un communiqué commun d’une façon nécessairement solennelle — il faut cela pour obtenir l’effet recherché — annonçant qu’ils “désapprouvent”, voire qu’ils “s’opposent” (à) une attaque contre l’Iran, constituerait un acte qui serait aussitôt dénoncé par l'administration comme s’apparentant à un refus d’obéissance, à un véritable acte de sédition.

Il n’y a qu’un précédent qui se rapproche de cette suggestion. En 1967, les cinq généraux du JCS avaient envisagé une démission collective pour protester contre la politique militaire suivie au Viet-nâm. (C’est Mark Perry, dans son livre Four Stars, qui révéla le fait.) Ils abandonnèrent ce projet, jugeant finalement qu’il serait considéré comme «une tentative de coup d’Etat». A tout prendre, cinq généraux qui ne démissionnent pas mais condamnent la politique officielle de leur gouvernement sur un point aussi grave qu’une attaque contre l’Iran est au moins aussi grave que ce projet de démission collective, et également assimilable dans l'esprit à «une tentative de coup d’Etat». Il laisse face à face le pouvoir civil et le pouvoir militaire en état d’insubordination mais toujours en place.

Au moins, cette suggestion de Lind, un auteur qui n’a jamais montré d’emportement ni de fièvre dans ses analyses, donne une mesure du climat qui règne aujourd’hui à Washington. La suggestion a été commentée mais n’a fait que peu de remous. Cela aussi, cette banalisation des suggestions les plus extrêmes, est une mesure de l’état des esprits dans la capitale US.


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