Ron Paul, ou la drôle de “dernière chance de l’Amérique”


17/01/2012 - Bloc-Notes

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Le pétulant ancien sous-secrétaire au trésor Paul Craig Roberts (sous Reagan), devenu ardent polémiste et critique radical du Système, pourtant resté fidèle aux valeurs fondamentales de l’américanisme considérées d’un point de vue vertueux, Paul Craig Roberts, donc, signe un article sur “la dernière chance” de l’Amérique. “Si Ron Paul n’est pas élu président cette année, en 2016 la liberté américaine reposera dans une tombe oubliée, dans un cimetière oublié”…

L’article “La dernière chance de l’Amérique” (l’élection de Ron Paul) est publié sur CounterPunch, ce 16 janvier 2012, et aussitôt repris, ce même 16 janvier 2012, sur le site iranien PressTV.com. (PressTV.com s’institue de plus en plus, par des reprises d’articles autant que par ses interviews, comme l’un des relais extérieurs les plus puissants de la contestation antiaméricaniste, antiSystème.) Quelques lignes de l’article de Paul Craig Roberts, prises d’une façon discontinue et qui illustrent à la fois, dans un seul texte et selon une seule ligne de pensée, l’évidence de l’élection de Ron Paul, l’impossibilité de l’élection de Ron Paul et la nécessité de l’élection de Ron Paul…

«America has one last chance, and it is a very slim one. Americans can elect Ron Paul President, or they can descend into tyranny.

»Why is Ron Paul America’s last chance?

»Because he is the only candidate who is not owned lock, stock, and barrel by the military-security complex, Wall Street, and the Israel Lobby… […]

»More importantly, only Ron Paul respects the US Constitution and its protection of civil liberty. Only Ron Paul understands that if the Constitution cannot be resurrected from its public murder by Congress and the executive branch, then Americans are lost to tyranny.

»There isn’t much time in which to revive the Constitution. One more presidential term with no habeas corpus and no due process for US citizens and with torture and assassination of US citizens by their own government, and it will be too late. Tyranny will have been firmly institutionalized, and too many Americans from the lowly to the high and mighty will have been implicated in the crimes of the state. Extensive guilt and complicity will make it impossible to restore the accountability of government to law.

»If Ron Paul is not elected president in this year’s election, by 2016 American liberty will be in a forgotten grave in a forgotten graveyard.

»Having said this, there is no way Ron Paul can be elected, for these reasons… […]

»Take a moment to think. Do you know of any “violent extremism” happening in the US? The regime is telling you that it needs a new police bureau with unaccountable powers to “strengthen homeland security” against a nonexistent bogyman.

»So who will be the violent extremists who require countering by the Bureau of Counterterrorism? It will be peace activists, the Occupy Wall Street protesters, the unemployed and foreclosed homeless. It will be whoever the police state says. And there is no due process or recourse to law.

»Given the facts before you, you are out of your mind if you think Ron Paul’s rhetoric against the welfare state is more important than his defense of liberty.»

Il y a donc tout et son contraire dans la situation que décrit ce texte, alors que l’auteur n’est pas nécessairement d’accord avec tout ce que propose Ron Paul, pour arriver à la conclusion définitive de “la dernière chance”… Ce texte est d’ailleurs à la fois si ambigu et si décisif dans sa conclusion parce qu’il reflète une situation qui l’est tout autant, ambigüe et décisive. En même temps que Paul Craig Roberts affirme qu’il faut que Ron Paul soit élu et qu’il n’y a aucune chance qu’il soit élu parce que l’establishment, ou le Système, ne le permettra pas, un média qui représente à la perfection l’establishment et le Système publie les résultats d’une enquête sur les chances des candidats républicains face à Obama. CNN nous a déjà accoutumé au réflexe désormais bien connu d’autocensure anti-Paul, qu’il a déjà largement utilisé. Pour le coup, sur ce point fondamental de l’“électabilité” des candidats (anglicisme pour différencier d’“éligibilité” qui a essentiellement un caractère légaliste), on n’hésite pas à publier les résultats de cette enquête qui font de Ron Paul le seul républicain, avec Romney, à pouvoir affronter Obama. (CNN.News, le 16 janvier 2012)

«Mitt Romney is all tied up with President Barack Obama in a likely general election matchup, with the president showing signs of weakness on the economy and Romney seen as out of touch with ordinary Americans, according to a new national survey.

»And a CNN/ORC International Poll released Monday also indicates that Rep. Ron Paul of Texas is also even with Obama in another possible showdown this November. The survey also suggests the Republican advantage on voter enthusiasm is eroding, which could be crucial in a close contest…»

Les résultats montrent que 47% des personnes interrogées voteraient aujourd’hui pour Romney contre 48% pour Obama, et 46% pour Paul contre 48% pour Obama. Les autres sont loin dans leurs rapports avec Obama, et quasiment à considérer comme “unelectable” (et, compte tenu de leur notoire médiocrité commune, sans espoir de rien rattraper à cet égard). Un point important est cette observation que «the Republican advantage on voter enthusiasm is eroding, which could be crucial in a close contest…» ; cela est écrit alors qu’on constate par ailleurs qu’Obama est considéré comme “affaibli” et comme une “déception” pour nombre d’électeurs. On peut comprendre que cet enthousiasme qui est en train de faiblir pour les républicains ne concerne en rien Ron Paul, dont la campagne est au contraire marquée par le phénomène d’un considérable enthousiasme, renvoyant à l’idée de “dernière chance” de Paul Craig Roberts ; ce qu’il reste d’enthousiasme chez l’électeur US pour un homme politique semble effectivement être réservé à Ron Paul en tant que tel, sans référence partisane nécessaire… C’est dire si le résultat donné par CNN est susceptible de changer à l’avantage de Paul, – Romney, lui, provoquant autant d’enthousiasme qu’un cacique du Politburo au temps de l’URSS brejnévienne.

Mais là où le problème se complique, c’est à l’évocation de ce que nous jugeons être la conception fondamentale de Ron Paul, qui est, au-dessus de tout, son antifédéralisme au sens historique du terme (au sens du débat autour du fédéralisme de 1787-1788, lors de la rédaction de la Constitution, débat qui fut remporté, selon des méthodes assez douteuses, par les Fédéralistes inspirés par Alexander Hamilton). Pour éclairer ce point, nous nous reportons à une interview d’un des membres éminents du mouvement libertarien (dont Paul fait partie), théoricien et auteur prolifique, Thomas Woods, Jr., le 11 décembre 2011, sur le site libertarien britannique, et pro-Ron Paul, The Daily Bell. Dès cette époque, Woods croit que Ron Paul peut être élu… Le plus intéressant dans l’interview est que figure notamment la question de la sécession des États de l’Union, et de la position de Paul (et d’autres) par rapport à cette question. Ci-dessous, l’intervention principale sur ce sujet:

Daily Bell: «Could some states begin to take a real look at secession, state sovereignty and Tenth Amendment actions if the economy continues to worsen?»

Thomas E. Woods, Jr.: «Ron Paul has been saying we should expect de facto nullification when the real crisis comes and the federal government has trouble paying its bills. It will be harder for it to intimidate the states into doing its bidding. At that point, they may garner the courage to take a real and long-overdue stand against Washington.

»Filling in for Peter Schiff on his radio show not long ago, I asked Pat Buchanan how likely he thought it was, on a scale of one to ten, that secession might be seriously entertained sometime over the course of the next several generations, given the scope of the problems the country is sure to face. He said 8 or 9. But he was thinking in terms of the American Southwest, which will increasingly be culturally Mexican, so that's a different scenario from the one you're describing.

»Students of recent world history would be advised not to rule out a possible outcome just because it seems unlikely or “out of the mainstream” (ooh, beware!) today.»

La théorie de la “Nullification” (citée par Woods à propos de Paul), manifestée dès 1832 entre la Caroline du Sud et le gouvernement fédéral, est le fondement théorique indirect de la sécession : «[A] legal theory that a U.S. State has the right to nullify, or invalidate, any federal law that a state has deemed unconstitutional.» Elle implique de facto la supériorité de la souveraineté d’un État de l’Union sur le centre fédéral, hors de toute intervention supérieure possible, – dito, la Cour Suprême, entachée du soupçon justifiée de fédéralisme puisque tous ses membres sont nommés par le président et confirmés par le Congrès, centres de pouvoir par essence fédéralistes.

…Voici donc une “dernière chance” pour les USA d’échapper à un sort tragique (une tyrannie insupportable selon Roberts, ou une autre orientation catastrophique, dans un autre sens, selon nous) ; mais elle est personnifiée, cette “dernière chance”, par un homme, constitutionnaliste d’un immense renom (cela, incontesté par tous, même les plus ardents adversaires de Paul), qui admet de plein droit la théorie de la Nullification, et estime même son application très probable en théorie, très rapidement (“quand la véritable crise viendra à maturation et que le gouvernement fédéral aura des difficultés à payer la notre”, – c’est-à-dire, “incessamment, sous peu”). Concrètement, Ron Paul s’attend donc à ce qu’un certain nombre d’États de l’Union se déclareront pas très loin d’un état de sécession vis-à-vis du gouvernement central, sans doute sous sa présidence s’il est élu (et pareillement d’ailleurs, sinon pire, s’il n’est pas élu, puisqu’il envisage cette évolution très rapide comme une sorte de fatalité).

On mesure par conséquent, – ce qui est notre position dès l’origine, – la vanité qu’il y a à discourir du programme de Ron Paul, de ses orientations idéologiques et ainsi de suite (que ce soit pour s’y opposer ou pour le soutenir, – tout cela est d’une importance absolument secondaire). Ron Paul élu serait par définition le “président sécessionniste”, un anti-Lincoln, qui accepterait évidemment des revendications conduisant à des sécessions de facto. (Ron Paul non élu laisserait derrière lui un mouvement de rage et de fureur qui se traduirait effectivement par une campagne de Nullification contre laquelle le président élu ou réélu n’aurait que la coercition ou la violence fédérales à opposer ; le résultat, vu les caractères spécifiques des USA, – l’armement des populations, l’existence de la Garde Nationale sous autorité formelle des gouverneurs des États de l’Union, – serait moins une tyrannie établie que la porte ouverte à une “seconde Civil War” qui se ferait selon des lignes de force très différentes de la première, beaucoup plus chaotiques, beaucoup plus dissolvantes de l’ensemble américaniste.)

Ainsi se présente “la dernière chance” de sauver les USA : par une issue ou l’autre, que cette chance soit saisie ou qu’elle ne le soit pas, la fin des USA tels que nous les connaissons. Comme dit fort justement Woods : “Students of recent world history would be advised not to rule out a possible outcome just because it seems unlikely or “out of the mainstream” (ooh, beware!) today.» Il s’agit sans aucun doute d’un schéma métahistorique, où les évènements s’enchaîneraient, non selon la logique qu’on croit distinguer en eux, mais selon une logique supérieure, dont le dessein échappe à la politique courante : la destruction des USA en tant que tels est l’évènement suprême et fondamental de la Chute pour le Système. Quant à Ron Paul, ce n’est pas nécessairement le Prophète ou le Grand Sage, c’est, dirions-nous d’une façon plus prosaïque, un homme bien placé pour jouer le rôle de “la main du destin”.


Mis en ligne le 17 janvier 2012 à 09H09